Aux origines

             Dom Claude Estiennot nous dit que les huit et neuvième siècles furent des siècles d'or pour l'ordre des Bénédictins au regard de la piété qui florissait dans les monastères de cette ordre et les grands hommes dont ils étaient remplis. Parmi tous ceux-ci, l'un des plus fameux aura été, à n'en point douter : Saint Barnard dont nous faisons ici l'éloge.

             En 778, Barnard naquit dans l'une des plus importantes familles du Lyonnais, laquelle semble avoir été très liée à Charlemagne. Cependant, il faut bien admettre que l'on sait fort peu de choses des parents de Barnard. Peut-être son père se nommait-il, lui-même, Barnard et était seigneur d'Isernore ; quant à sa mère il se pourrait qu'elle se fut prénommée Héliarde. La chose que l'on peut affirmer sans risque de trop se fourvoyer, c'est qu'ils eurent plusieurs enfants dont, selon toute vraisemblance, Barnard était l’aîné. Ce que l'on sait, par ailleurs, c'est que tous les frères et sœurs de notre Saint moururent en bas âge. De fait, ses parents, avant que d'en venir à périr, eux-mêmes, l'arrachèrent à l'académie où il étudiait pour le marier alors qu'il était âgé de dix huit ans. S'il ne fait aucun doute qu'il eût obéi, on peut affirmer qu'il n'y consentit pas avec la plus grande bonne volonté et ce n'est pas sans effet sur la suite de son histoire.

             Persuadé qu'il semblait l'être que la grâce et la bénédiction seraient acquises plus pleinement en s'adonnant à la vie religieuse, il finit par se déterminer à la rejoindre. Au bout de sept années de mariage, Barnard entreprit de quitter femme et enfants après leur avoir distribué ses biens et, alors, sans guère de regrets, il partit vers l'Abbaye de Luxeuil et, pour autant que l'on sache, son épouse et ses enfants périrent assez rapidement. Arrivé à Luxeuil, il confia à l'abbé de ce saint lieu son dessein de bâtir un monastère à Ambronay en lieu et place d'une petite celle qui n'aurait pu abriter qu'une minuscule communauté. Ce lieu avait été donné , au sixième siècle à Luxeuil, mais, par la suite il avait été ruiné par les païens. L'abbé de Luxeuil a accepté cette offre aussi, Barnard  y fit-il bâtir une abbaye consacrée à Notre Dame qui fut achevée en 801. Afin de peupler sa maison, il rechercha des moines issus des monastères les plus rigoureux à respecter les règles les plus exigeantes. Ainsi les monastères voisins d'Ainay, de l'Île Barbe et de Savigny, contribuèrent-ils à alimenter cette abbaye naissante d'Ambronay. S'attachant à recruter dans les abbayes où la stricte observance régulière se manifestait, il alla chercher, en l'abbaye Saint-Médard de Soissons, le premier abbé de son monastère d'Ambronay. Ce n'est qu'une probabilité, mais il semble que ce premier abbé fut Saint Hugon qui a bien été abbé de cette maison qu'il a très bien gouvernée, dans laquelle il est mort et a été enterré, mais on ignore s'il a précédé ou suivi Saint Barnard à la tête de ce monastère.

             Bien qu'il en fut le fondateur, Barnard tenait à n'être considéré que comme un serviteur inutile. Il n'était attaché qu'à la plus grande humilité, la plus totale obéissance, jeûnant bien plus rigoureusement que ne l'exigeait la règle, se vêtant fort mal et passant l'essentiel de ses nuits dans la prière.

             Après avoir passé cinq années dans l'obéissance, l'abbé étant venu à mourir, la communauté se réunit et élit à la quasi unanimité Barnard comme nouvel abbé. Nous disons "quasi unanimité" car pour qu'elle existât, il eût fallu que Barnard ne s'y opposât point or, il s'y opposa bel et bien. Rien ne l'intéressait moins que diriger et, définitivement, il préférait obéir. Il finit par accepter, quoi qu'à contre cœur, la charge que l'ensemble des moines de sa maison avaient décidé de lui confier. Donc, en l'an 807, il prit la conduite de cette maison et s'appliqua à sa croissance qu'elle soit matérielle ou spirituelle. Or voici que trois ans plus tard, la divine Providence l'appela à un emploi bien plus pénible et plus considérable.


Barnard, évêque de Vienne

             Wulfère, archevêque de Vienne, décéda en 810. On s'assembla pour lui choisir un successeur. Les suffrages étaient fort partagés et un enfant de douze ans qui se trouvait là s'écria qu'il fallait élire Barnard, l'abbé d'Ambronay. Cette voix fut reçue comme venant du ciel et, notre saint abbé fut unanimement déclaré archevêque de Vienne.

             Sa sainte détestation pour les honneurs et le pouvoir l'a poussé à refuser sans la moindre hésitation. On lui envoya toutes sortes d'ambassades chargées de l'infléchir, mais elles n'obtinrent aucun succès. Or, pour tous et chacun, il était, finalement, le seul candidat envisageable, aussi décida-t-on de prier Charlemagne de faire pression sur lui.

             L'empereur approuva cette élection avec grande joie car il portait une affection sans borne pour Barnard , mais il convint qu'il ne pouvait pas le contraindre à accepter cette charge et qu'il faudrait plutôt écrire au souverain pontife. Il informa donc le pape Pascal 1er, qui siégeait alors, des mérites de notre saint abbé, du choix qu'on avait fait de lui pour être archevêque de Vienne, et du refus qu'il faisait d'obéir et d'accepter cette dignité. Le pape lui envoya donc un légat et lui adressa une lettre afin de l'infléchir.

             Le légat du Saint Siège, Grégoire, arriva à Vienne et décida, avec Leydradus, archevêque de Lyon et, de surcroît ami proche de Barnard, d'assembler un concile dans lequel on fit citer l'abbé d'Ambronay qui avait été élu archevêque de Vienne. Après avoir entendu les raisons pour lesquelles il avait été élu ainsi que celles qui l'amenaient à ne pas consentir, Grégoire le menaça d'excommunication s'il n'obéissait pas. Du coup, malgré toute la répugnance qu'il éprouvait, il ne put guère s'opposer et se vit consacré dans ce concile et mis en possession de son archevêché et, si tout le monde témoignait joie et satisfaction, pour sa part il se montrait inconsolable. Cependant, sitôt qu'il eût pris ses fonctions, il ne changea rien à son mode de vie sinon en accroissant ses austérités au point qu'il n'avait plus que la peau sur les os. Il passait ses nuits dans l'oraison et le reste du temps il se donnait aux occupations de sa charge et à son peuple pour lequel il se montrait toujours disponible.

             Par amitié, il fut amené à enjoindre son ami Leydradus, archevêque de Lyon, de changer sa conduite. Si son œuvre à cette charge fut magnifique à restaurer et bâtir moult églises et monastères, à créer une université fameuse et à la doter d'une splendide bibliothèque, il n'en demeurait pas moins vrai qu'il avait un défaut majeur : il aimait trop les honneurs et le luxe et son train de vie était bien trop fastueux. Leydradus prit conscience de sa conduite fautive et décida, non seulement de la réformer mais, il alla jusqu'à démissionner de sa charge épiscopale et entra, comme religieux, à l'Abbaye de Saint-Médard de Soissons. Pour suppléer à la vacance de son poste, Barnard fit élire Agobard à la place de Leydradus. Dans cette opération, il obtint le soutien de Charlemagne. Mais certains évêques de France ne l'entendirent pas de cette oreille, estimant qu'Agobard avait usurpé la place de Leydradus qui était toujours vivant et que ceci était contraire aux Canons. Ils portèrent plainte auprès du Pape qui convoqua un concile à Arles. Notre Saint y fut cité et prouva qu'il n'y avait rien eu, dans l'élection d'Agobard, qui fût contraire aux Saints Canons, puisqu'elle avait été faite en conséquence de la démission de Leydradus qui, par ailleurs, était parfaitement en droit de se décharger de sa mission sur son coévêque. Mais les Pères du concile, crurent que cette élection pouvait avoir de dangereuses suites et constituer un mauvais exemple, il ordonnèrent donc que Leydradus reviendrait dans son archevêché et y reprendrait son rôle et qu'Agobard devait rester en retrait tant que Leydradus vivrait et qu'il lui succéderait sans qu'il fût besoin d'autre élection. Leydradus revint à Lyon en l'an 811 et y vécu deux ans, après lesquels Agobard lui succéda sans autre forme de procès.

             C'est à cette époque, en 813, que Charlemagne qui, comme nous l'avons vu, avait une estime particulière pour notre Saint Barnard, voulant régler une question qui agitait certains prélats du royaume, lui fit appel pour aller à Rome afin de tirer au clair la problématique du "filioque" qui, après avoir intégré le Credo, provoquait des disputes dans l'Eglise. Barnard comptant parmi les plus savants prélats du siècle, se rendit auprès du Souverain Pontife et expliqua les raisons qui justifiaient l'ajout du mot "filioque" au "Credo de Nicée-Constantinople". Le Pape Léon III et la curie furent convaincus et on intégra, dès-lors ce mot. Notons que ce "filioque" fut à l'origine d'une grave controverse entre les Eglises Romaine et Grecque Orthodoxe. En effet, pour les orthodoxes, le Credo fait bien référence à l'Esprit-Saint, mais en ne le reliant qu'à Dieu le Père alors que ce terme de "filioque" indique sans ambiguïté que cet "Esprit-Saint" procède du Père ET du Fils !

            Il est certain que Barnard n'y alla pas seul et qu'il y avait aussi : Bernard, évêque de Worms ; Jessé, évêque d'Amiens ; et Adélard, évêque de Corbie.

            Barnard profita de l'occasion pour soumettre au Saint-Siège son souhait de voir l'abbaye d'Ambronay directement soumise à Rome et ce fut le cas. Ce doit être la raison pour laquelle le Pape Grégoire VI a pu appeler le Pape Léon III et Saint-Barnard : fondateurs de l'abbaye d'Ambronay.

             En 819, le successeur de Charlemagne, son fils Louis 1er le pieux, dit Louis le débonnaire, désireux de magnifier l'Eglise dans son empire demanda à de savants prélats d'écrire un capitulaire susceptible de guider en toute sagesse les ecclésiastiques et religieux pour la bonne conduite de l'Eglise. Il devait s'appuyer sur les conciles, les ouvrages des saints Pères, et les écrits des souverains pontifes. Cet ouvrage, intitulé : "Capitulaire de nos rois" fut l'œuvre d'Agobard, archevêque de Lyon ; de Barnard, archevêque de Vienne ; d'André, de Benoît et d'Ageric, assistés de leurs autres suffragants.

 Barnard et la politique

            Nous arrivons ici à un moment très surprenant de la vie de notre saint. 832 est une année de troubles politiques importants qui ont débuté en 830. Louis Ier subit la rébellion de ses fils Charles II le Chauve, Lothaire Ier roi d'Italie et de Lotharingie et Louis II de Germanie qui ont décidé de démettre leur père. Pour ce faire, ils vont s'appuyer sur certains prélats qui leur étaient acquis et faire pression sur les autres pour déclarer que leur père n'a plus la capacité d'assumer ses obligations. Saint Barnard et Agobard furent du nombre des prélats qui souscrivirent cette sentence en 833. Mais les frères ne s'entendent guère et finissent par jouer chacun sa partition si bien que Louis le Débonnaire finit par être rétabli dans ses fonctions et fit plainte, dans le concile de Thionville de ces deux prélats qui, en tout état de cause avaient fui en Italie. Ils furent convoqués et Agobard ne voulu point faire satisfaction à l'empereur et fut déposé. Saint Barnard alla bien comparaître mais fut, lui aussi, déposé en l'an 836. Avant l'issue du procès, Barnard s'en retourna en Italie. On propose donc de nommer des successeurs à Barnard et Agobard, mais Lothaire Ier, qui leur avait un peu forcé la main plaida leur cause auprès de son père qui consentit à les rétablir dans leurs sièges, estimant qu'ils n'avaient souscrit à sa destitution que sous la pression des autorités sous la domination desquelles ils se trouvaient, à savoir le roi d'Italie et de la Lotharingie : Lothaire Ier, lui-même. Qu'aurait bien pu faire d'autre Barnard qu'obéir à son souverain ? D'ailleurs il n'est point d'homme si parfait qu'il n'ait des faiblesses.

 Barnard à Romans

             Par la suite, Barnard n'aspirait plus qu'à la solitude et souhaitait en obtenir une où il pourrait se délasser des soins et inquiétudes liés à sa charge. Durant une visite pastorale, il découvrit un lieu isolé, sur la rive Nord de l'Isère, qui  avait toutes les qualités pour y bâtir un monastère. La Providence mit sur sa route une riche veuve qui possédait ce lieu et qui souhaitait le lui offrir ainsi qu'une large part de ses biens. Le Saint Prélat accepta ces dons avec joie et fit travailler incessament à l'édification de cette maison. L'édifice, étant achevé, fut dédicacé par Barnard et ses huit évêques suffragants, le 2 Octobre, en l'honneur des saints Séverin, Exupère et Félicien, qui avaient souffert le martyre pendant que Saint Just était archevêque de Lyon au 4ème siècle. Barnard fit transférer leurs reliques de l'église de Brenay à celle qu'il venait de consacrer. Il installa dans le monastère un grand nombre de religieux bénédictins qu'il tira, vraisemblablement de son Abbaye d'Ambronay. Il nomma ce lieu : Romans, peut-être pour signifier que cette maison devait être immédiatement soumise à Rome, soit qu'elle fût particulièrement splendide, soit enfin parce que ce lieu se nommait déjà ainsi depuis plus longtemps ; les origines de ce nom sont, en fait, parfaitement inconnues à ce jour. 

            Dès-lors notre Saint ne pensa plus qu'à se disposer à la mort car Dieu lui avait fait connaître par diverses révélations qu'il approchait de la fin, il fit assembler le peuple et le clergé dans son église d'Ambronay, leur fit un discours extrêmement touchant, les exhorta à vivre dans l'union et dans la paix et à servir Dieu parfaitement. Il leur fit savoir qu'à cette occasion, Dieu lui avait inspirer de faire un pèlerinage au tombeau de quelque saint. Après avoir mis sa maison en ordre, il se retira dans son Abbaye de Romans, comme pour se disposer à ce prétendu voyage. Après trois jours d'une prière profonde et ininterrompue, il fut environné d'une grande lumière et entendit une voix qui lui dit clairement : "Venez, parce que vous êtes attendu." Cette voix le bouleversa profondément et il se coucha et, bien que ses religieux le priassent de prendre un peu de nourriture, il leur répondit : "Je n'ai plus besoin que de ce pain qui nourrit les hommes et les anges et qui fait la béatitude des saints ; ainsi, allez-vous en me quérir le Saint Viatique qui me dispose à faire ce voyage de l'éternité." Aussitôt, il entreprit de réciter le psaultier et, alors que sa communauté continuait à chanter, il reçut le Saint Sacrement.

            Peu avant le lever du jour, au moment de célébrer les matines, il envoya ses religieux dans le chœur et n'en retint que quelques uns avec lesquels il continua à chanter les louanges de Dieu. Après matines, les religieux revinrent dans la chambre de Barnard et, au moment même, elle fut remplie d'une grande clarté et d'une odeur très douce. Alors que le jour se lève, Barnard rend l'esprit. A ce moment la vive lumière s'est éteinte mais l'odeur demeura jusqu'à ce qu'il fut mis en terre. Ses volontés imposèrent de l'inhumer au bas de l'église, là où il avait coutume de faire oraison, ce que l'on finit par faire bien que ce lieu fût passablement insalubre. Il mourut le 22 Janvier 842, âgé de 64 ans, dans la 32ème année de son pontificat, et il fut enterré en son Abbaye de Romans.

 Barnard reconnu "Saint"

             En l'an 944, Barnard apparut en songe à un chanoine romanais et le pria de tirer ses ossements du tombeau pour les exposer à la vénération des peuples. Ses os se trouvaient dans la boue et la pourriture car ce Saint, par humilité, avait tenu à être enterré au bas de l'église, sous l'égout où se rendaient toutes les eaux. On se disposa à lui obéir et, alors qu'on ôtait un tas de pierres, de jeunes écoliers qu'on élevait dans le monastère, vinrent voir les travaux. L'un d'eux prit une pierre assez grosse et la jeta sur la main d'un de ses compagnons ce qui la lui brisa. Ce jeune estropié donna bien du souci à la compagnie, car il était fils d'un des plus grands et plus puissants seigneurs du pays et qu'on ne tenait pas du tout à le choquer. Mais un religieux eut l'idée de présenter ce garçon blessé à Barnard, sur son lieu de sépulture, en le priant d'intercéder pour lui et, il fut immédiatement guéri. On tira donc les reliques au jour de Pâques, l'an 944. On les lava avec du vin, qui servit ensuite à guérir un grand nombre de malades. Ces événements eurent un tel echo dans le peuple que les aumônes que l'on fit furent considérables et qu'on eut de quoi faire faire une châsse d'argent où on le mit. La multiplication des guérisons miraculeuses qui, ensuite, eurent lieu par l'intercession des reliques de Barnard ont amené l'Eglise à le reconnaître Saint, en l'an 1163, lors du pontificat d' Alexandre III.

 Conclusion

             Saint Barnard fut admirable par sa détermination à bâtir des Abbayes de grande renommée telles Ambronay ou Romans qu'il édifia au bord du fleuve Isère et qu'il avait consacrée aux Saints Séverin, Exupère et Félicien. On chanta longtemps, dans les abbayes d'Ambronay et Romans, ses louanges au second nocturne dans l'octave de sa fête.

            Pour conclure, gageons que la bonté de notre Saint ayant été si grande sur la terre, l'est incomparablement davantage dans le ciel. Prions-le qu'il nous en fasse sentir les effets, protège toujours sa maison et obtienne à ses enfants la grâce de l'imiter en cette vie afin de le suivre dans l'autre. Ainsi soit-il.

 

                                                                       J-M.D

 

           

 

Ad Majorem Dei Gloriam